Deeqa Salayman - Madame la Présidente / Audrey Cavelius
AUTRES
Peut-être ont-ils/elles dû fuir, traverser des déserts, des mers, se cacher, essayer de s’intégrer dans leur nouveau pays. Peut-être ont-ils/elles vécu en foyer, essuyé des difficultés d’adaptation et de compréhension. Malgré ces débuts d’existence chaotiques, souvent traumatiques, s’autorisent-ils/elles le droit au rêve?
Se rêver. Ou se cauchemarder ? Qui je souhaite être, ou ne voudrais surtout pas être, combien d’autres en moi me constituent?
Autres propose à ces jeunes de célébrer ces potentiels identitaires via un dispositif original mêlant photographie, scénographie et théâtre. Chacune et chacun s’embarque alors dans un voyage intérieur. S’exprimant par des séquences d’images où le soi représenté résulte de cette rêverie personnelle, Autres offre à ces jeunes gens de nouvelles amorces au réel ouvrant le champ de la transformation. / Florence Grivel
LA DEMARCHE
Les ateliers Autres ont débuté à l’Arsenic - Centre d’art scénique contemporain à Lausanne grâce au soutien de Monsieur Patrick de Rham et à l’engagement de Monsieur François Burland et de son équipe de MNA « Mineurs Non Accompagnés ». Cette aventure humaine et artistique débutait alors comme une phase test afin de savoir si le concept photographique que je proposais aux participant.es pouvait fonctionner et les intéresser. Très rapidement, j’ai constaté de leur part à tout.es un engouement autant personnel que collectif.
Tout a commencé par la création de liens entre les participant.es et moi, la présence de François Burland étant un élément important dans cette dynamique. Une fois la prise de contact établie dans le travail, la confiance a suivi. Le projet consistait à proposer un travail artistique, qui a pu s’avérer thérapeutique en fonction de la situation des participant.es et de leur implication, dans lequel ils et elles étaient invité.es à travailler à la fois individuellement et collectivement sur une série de photos traitant de leur identité. Les questions : Qui ou quoi rêverais-tu de devenir ? Qui ou quoi détesterais-tu devenir ? Quelle est la personne, le peuple ou la chose la plus étrangère à toi-même ? Le travail commence à la table avec une rêverie commune autour de la notion d’identité. Chacun.e est encouragé.e à s’exprimer sur ce que représente l’identité pour lui ou elle. Rapidement, les caractères se dévoilent et le groupe naît dans la bienveillance. Pas de jugement, mais de l’écoute et du respect. Chacun.e parle de ses rêves, de ses cauchemars et de ce que l’Autre représente pour lui ou elle. Avec François Burland, on aiguise nos questions et nos propositions afin d’orienter au mieux la recherche. Le brainstorming se poursuit la semaine durant.
Dans un deuxième temps, les participant.es sont invité.es à découvrir tout le matériel mis à disposition : costumes, accessoires, matériel de bricolage, de maquillage, perruques, matières etc, la liste est longue. Ils ont toute l’après-midi de la première journée pour se plonger corps et âme et avec beaucoup de plaisir dans cette caverne d’Alibaba. Les discussions se font simplement tout en visitant les possibles mondes qui s’offrent à eux. Les participant.es les plus à l’aise à l’oral permettent aux autres de s’ouvrir. Lorsque les mots en français manquent, il y a toujours un ou une traductrice qui s’improvise. On essaye des costumes et des perruques pour s’amuser. En effet, tout commence par le jeu. On se transforme, on s’en amuse, on se regarde, on se montre, on se découvre, on se réinvente.
Les plus à l’aise proposent des idées précises assez vite et je commence le travail avec eux. Un travail de scénario. On prépare six feuilles qui représentent les six images que nous devons créer. A partir de leurs idées, on combine les peintures et les tapisseries afin de comprendre et découvrir ensemble ce qui rendra leur histoire la plus puissante possible. On dessine chaque transformation sur des feuilles afin d’obtenir un déroulé des six images à réaliser. Quand on bloque sur une transformation, on convoque le groupe, on discute, on cherche des solutions ensemble. De fil en aiguille et de manière très fluide, les deux pôles du travail se mettent en branle, l’individu et le collectif.
Dès qu’un.e participant.e est prêt.e, c’est toute l’équipe qui se met en action. Un groupe se forme pour peindre ou tapisser le mur. Un autre groupe s’occupe de créer un costume et un maquillage, un autre encore de trouver une scénographie. Tout le monde travaille pour une personne et le même rituel se répète pour chaque nouvelle image. Chaque série est donc une oeuvre à la fois individuelle et collective pour laquelle chacun.e oeuvre. Le travail doit être bien fait et tout.es s’affairent dans les nombreux détails à réaliser. C’est l’effervescence. Le studio photo reste branché toute la journée et les participant.es comprennent vite qu’ils.elles sont autorisées à jouer le modèle et/ou le photographe dès qu’ils.elles ont un moment de libre. Confiance et plaisir sont nos mots-clef. Alors que le travail profond se fait à leur insu, les propositions artistiques se font de plus en plus nombreuses, car une fois la première personne passée, la peur de l’inconnu n’est plus de mise et c’est l’envie qui lui succède. Grande victoire donc car tout se joue dans cet intervalle si sensible. A nous de maintenir cet espace de liberté. A force de discussions, de rires, de jeux, d’observation, de pauses et de repas ensemble, la confiance et l’esprit d’équipe s’enrichissent mutuellement. Les participant.es se rencontrent, tissent des liens, partagent leur savoir-faire, expriment leurs idées, leur créativité. Petit-à-petit ils prennent leur place et mettent leur compétences au service d’un projet qui valorisent les autres tout en les valorisant eux-mêmes.
La vingtaine de Mineurs Non Accompagnés que j’ai eu la chance et le plaisir de rencontrer ont fait preuve d’une grande assiduité et d’un grand engagement dans le travail. Une seule participante, qui faisait partie du groupe de jeunes adultes en réinsertion à Vevey, n’a pas participé entièrement à la semaine. Sur les deux ateliers organisés pour les MNA, nombreux.ses sont les participant.es qui sont venu.es les deux fois. Le plaisir de se retrouver et d’oeuvrer collectivement était un élément clef. Les participant.es qui avaient déjà travaillé avec nous en octobre et qui sont revenus en février ont naturellement transmis aux nouveaux ce qu’ils avaient appris, comment peindre le mur, comment tapisser, comment protéger le sol, comment préparer son scénario etc…
C’est dans ce travail humain et artistique que se jouent et se déjouent les noeuds, les histoires. Mettre des mots, même brefs, même susurrés au coin d’une oreille attentive, se montrer en images, en symboles, pour se jouer de, se rejouer sa vie, et qui sait, peut-être la déjouer.
La quasi totalité des MNA avec lesquels j’ai travaillé sont venus au vernissage à l’Eglise St Claire de Vevey le 13 mars 2020. Malgré la conjoncture et les annulations, le public était au rendez-vous, et durant la soirée, j’ai eu le bonheur de constater qu’une partie des participant.es expliquaient au public intéressé le parcours de la création de leurs photos. Cette scène a été pour moi capitale. Ils étaient fiers de ce qu’ils avaient réalisé et ils voulaient le partager. Cette soirée, et malgré le fait que nous ayons du annuler la suite de l’exposition, m’a bouleversé. Que s’était-il passé pour que ces jeunes, qui ne me connaissaient pas il y avait de cela encore quelques semaines, parlent ainsi d’eux-mêmes ? Une forme de réparation avait-elle opérée à l’intérieur d’eux-mêmes et à leur insu ? / Audrey Cavelius
DISTRIBUTION Conception et mise en scène : Audrey Cavelius Accompagnement et encadrement des participant.es : François Burland / Association NELA Interprètes : Awat Salih, Deeqa Salayman, Gabi Fati, Yohana Gebrat, Haben Issak, Izis Victoria Santos de Souza, Magaly Nzola, Tigist Girmachew, Tsega Gebru, Nazifa et Sajida, Alganesh Rezene, Hamid Shirali, Dibora Lucas, Seare Rufael, Eliseu Ukivana, Mamadou Sadjo Bah, Salma Nicoulaz, Sabrin Ali, Samira Sido, Tizalu Mingst, Felipe Cataño, Neslyan Yildirim, Valdo Dabo Sanchez, Diana Maatouk, Mamadou Harouna Sow, Cléo Dorribo, Lucas Brito Garcia, Oona Kaeser, Shuhib Ahamad Hussein, Valérian Baer. Assistanat décor et costumes : Deeqa Salayman, Gabi Fati, Tigist Girmachew Post-production photographique : Sarah Jaquemet Texte : Florence Grivel Composition musicale : Christophe Gonet Graphisme publication : Atelier poisson
PRODUCTION NNC - NoNameCompany
SOUTIENS MIGROS pour-cent culturel / La Ferme des Tilleuls, Renens / Arsenic - Centre d’art scénique contemporain, Lausanne / Théâtre Echandole, Yverdon / Canton de Vaud, PEJ / Vevey, secteur jeunesse "GINGKO" / ORIF - Intégration et formation professionnelle, Renens
REMERCIEMENTS François Burland, Mathias Bremgartner, Patrick de Rham, Chantal Bellon, Marilune Aeberhart, Stéphane Galitch, Christine Yahns.
EXPOSITIONS
Eglise Sainte Claire / Vevey - semaine contre le racisme : 13-18 mars 2020 - reporté
UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) « Journée mondiale du réfugié » / ONLINE / 20 juin 2020 - 21 juin 2021
UNESCO France / ONLINE / à partir du 15 septembre 2020
Théâtre Echandole / Yverdon : 26 septembre - 4 octobre 2020
Südpol / Lucerne / 8 octobre - 31 décembre 2020
Association ARAVHO auprès des requérants d’asile de Vallorbe, « 20ème anniversaire » / Vallorbe / 15 novembre 2020 - reporté 2021
Ferme des Tilleuls / Renens : 3 février - 20 juin 2021